J'ai récemment fait l'acquisition de ce coffret, bien qu'il ne s'agisse point d'une véritable intégrale, mais pour la raison que la presse en avait beaucoup parlé et qu'il s'agissait de l'un de nos derniers grands chefs "légendes" du siècle dernier.

Or les symphonies de Bruckner ne sont, hélas pas, de celles qui peuplent les salles de concerts, comme tant d'autres.

Quant à leurs enregistrements, il n'est pas nécessaire de commenter chacun d'entre eux, (d'autres le feront peut-être), mais il est préférable de répondre via le coffret publié aux critiques convenues du musicalement correct de ses détracteurs qui n'ont pas saisi la nature de la démarche musicale ontologique parfaitement fondée de la personnalité exceptionnelle de Sergiu CELIBIDACHE et le résultat sonore de sa pensée élaborée qui rejoint celle très connue de BEETHOVEN, et qui ici trouve toute son acuité : « La musique est une révélation plus haute que toute sagesse et toute philosophie ».

Avec CELIBIDACHE nous atteignons l'AUTRE RIVE ! Celle qui ne fut qu'entrevue que par les meilleurs dans ce domaine, d'où la déconvenue « des pressés verbaux » (comme le dit si justement Nicolas Lienhard) qui ont du mal à vivre l'éternité de l'instant présent et qui ont fustigé les lenteurs méditatives que contiennent les adagios !

« Le tempo n'a rien à voir avec la vitesse, il est fonction de la richesse.» (CELIBIDACHE)

On ne peut que regretter, là aussi l'absence de l'étonnante 1ere symphonie ainsi que de la seconde. Le cycle ne commençant qu'à partir de la 3e symphonie (étonnamment comme dans ses enregistrements des Symphonies de BEETHOVEN).

Curieusement, CELIBIDACHE jugeait « inabouties » les deux premières ! Or ces deux symphonies contiennent « une juvénilité » exceptionnelle autant qu'un dramatisme que l'on ne trouve plus ensuite, en rappelant que deux autres symphonies, la zéro et la double zéro qui précèdent le cycle des 9 numérotées. Encore faut-il ajouter à ces 7 symphonies du Maitre de Saint Florian, la messe en fa mineur et le Te Deum.

" Pour comprendre la musique de BRUCKNER...il faut saisir son caractère cultuel et cette foi en un Dieu vivant qui l'habite, et qui est l'expression intemporelle de l'âme universelle d'un chrétien convaincu ". (Karl Ganzer)

En effet, cette musique intemporelle n'a pas d'âge. Elle brasse des mondes cosmiques et des espaces galactiques par des marches de titans, des méditations puissantes, des scherzos impétueux et des péroraisons grandioses dans le paradoxe d'un temps suspendu, d'où la difficulté des esprits non contemplatifs à saisir la pensée de Bruckner, surnommé " le Barde de Dieu ".

Evidemment CELIBIDACHE atteint la félicité dans les méditations BRUCKNERIENNES !

Voilà ce qu'il en dit :

« Je ne suis pas le seul qui considère que c'est un des plus grands symphonistes de tous les temps. Mais jusqu'aujourd'hui, à prendre les choses pour ce qu'elles sont, je dois vous dire qu'on méconnaît BRUCKNER, qui a utilisé l'orchestre et les secrets symphoniques de l'orchestre, qui a su créer des contrastes qui proviennent de la constitution intime de l'orchestre, comme aucun autre. A part cela, du point de vue structurel, d' où vient-il ? Il n'y a aucune descendance que nous pourrions prouver.

Il y a des gens qui ont vécu avec lui, grâce à lui, le fait que le temps est autre chose pour lui que pour les autres compositeurs. Pour un homme normal, le temps c'est ce qui vient après le commencement, le temps de Bruckner c' est ce qui vient après la fin. Tous ses finales en apothéose, l'espoir d'un autre monde, l'espoir d'être sauvé, d'être encore une fois baptisé dans la lumière, ça n'existe nulle part !

Aussi bien les frères Schalk que Löwe, qui étaient ses élèves, pensaient l'aider en simplifiant ses symphonies. Mais comment, dans quel sens peut-on simplifier ? Que devient la beauté, si elle est simplifiée ? Et l'eau simplifiée, c'est quoi ? Quelle est l'eau qui peut apaiser votre soif ?

Donc un phénomène dans tous les sens. Comment il a tenu, avec cette modestie et cette chaleur humaine qui est la marque de chaque mesure ? Et ce manque de stimulant de la part de la société dans laquelle il vivait, ça été la caractéristique de toute sa vie ! Et cette naïveté constructive ! Et cette virginité continuelle ! Bon... Ce sont des notions qui n'ont rien à faire avec ce que nous avons vécu dans nos vies. Il a été et il reste un inconnu.

Il me semble être un frère plus grand qui a découvert le monde un peu avant moi. Mais de toute façon je n'ai jamais senti une contradiction et quand j'ai découvert la spiritualité de sa musique, je n'ai jamais été surpris ; je me suis dit que ça devait être comme ça, comme il écrit. Cela ne m' a jamais inspiré de prendre une attitude critique envers lui, je n'ai pas de critique à lui faire, surtout après cette nuit qui a duré soixante ans où on a marché avec les pieds sur ses partitions, en changeant tout, en voulant les européaniser, changer tout selon un style universel, un style qui allait partout dans le temps... »

SUR SA PERSONNALITE :

Dans sa jeunesse, le Maestro était extrêmement fougueux, le contraire des années 80 jusqu'à la fin en 1996. D'ailleurs c'est presque une constante humaine puisqu'il s'agit d'un état physiologique de ralentissement cellulaire, mais beaucoup plus de l'état individuel de l' IMC (Indice de Masse Corporelle) soit plus simplement le rapport taille-poids. Celibidache faisait donc un stress oxydatif (obésité) sans lequel il aurait vécu plus longtemps et en bonne santé, avec une propension à la bonne chair pour compenser la vie (a)mère, (a privatif !) le manque de mère, de douceurs et de sécurité : CELIBIDACHE quitta sa famille à 18 ans, car son père était opposé à sa vocation musicale. Durant 15 ans il connut les difficultés matérielles d'une vie d'étudiant sans soutien matériel : Il pesait 52 kilos pour 1m81 ! et ne revit jamais plus sa famille !

L'existence du maestro ne fut pas « un long fleuve tranquille ». De plus, son opposition ferme et sans concession aux critères établis « des traditions musicales » sclérosées, de son éviction à la succession de FURTWÄNGLER et qui grâce à la persévérance du jeune roumain, avait fait réintégrer le chef Allemand dans son orchestre de BERLIN dès 1947, place qu'il occupât de 1921 à la fin de la guerre.

CELIBIDACHE partageât avec lui l'OPB jusqu'en 1952. Sa vie errante de chef invité, avec le stress de l'incompréhension comme celui d'être congédié comme un valet, et son caractère devenant naturellement irascible devant l' arrogance des imbéciles, ces jugements terribles sur ses confrères, lui attirèrent beaucoup d'inimitiés. Dès 1938 sa rencontre avec le maître Zen Martin Steinke qui l'initia à cette discipline du détachement, l'aida sa vie durant à surmonter les épreuves plus que difficiles face à la l'opportunisme de la médiocrité qui n'est pas curieuse et toujours imbue d'elle-même. C'est contre ce triomphe de l'ego du XXe siècle que dût constamment lutter CELIBIDACHE autour de lui et dans son enseignement.

Il est clair que l'obésité ralentit les processus vitaux et tous les mouvements en étaient de plus en plus ralentis ! Reste à savoir dans quelle mesure certains sens peuvent en être plus ou moins atteints.

Ce ne fut pas le cas, par exemple, de Paul PARAY et de Igor MARKEVITCH restés très minces jusqu'au bout - un peu moins pour IM, la cortisone certainement - et que j'ai suivis " in vivo " et jusqu'à leurs derniers concerts publics PARAY jusqu'à 91 ans, et MARKEVITCH lors de son dernier concert à Pleyel, à 85 ans !

C'est dans la plus grande exigence de la rigueur que les concerts de CELIBIDACHE étaient uniques :

« Ses concerts comportent une dimension qui fait défaut aux autres. Non seulement j'avais l'impression d'entendre pour la première fois les oeuvres les plus éculées du répertoire, mais souvent j'oubliais totalement le lieu, le temps, le monde environnant, pour n'y revenir qu'à grand peine après la fin du concert. Plus d'une fois, j'éprouvai une sensation de félicité si intense qu'elle me tenait éveillé pendant toute la nuit » (Patrick Lang)

En réalité, la seule « indéfinition » de LA MUSIQUE, celle qui élève, est bien LA RESPIRATION DE L'ÂME (qui n'est ni la pensée, ni le mental, ni l' esprit !), et la raison d'être de cet art sublime est de nous faire sentir que nous en avons une, d'où cette sensation très particulière que cet élève de CELIBIDACHE ainsi que le Maitre lui- même en ont ressenti maintes fois. A partir de l'instant crucial de cette découverte, à chacun d'en approfondir tous les mystères et les arcanes contenus dans cette obscurité intérieure impénétrable qui tout d'un coup s'éclaire d'une lumière singulière et inattendue, ce miroir de l'Univers insondable, et dont seul l'esprit libéré de la matière et du mal permettra son envol dans l'accomplissement de ces voyages extraordinaires et l'éblouissement de ces myriades de mondes sans fins où les rêves impensables les plus merveilleux et les plus invraisemblables deviendront la Réalité constante et Eternelle.

Mais ceci n'est pas une élucubration : il existe toute une littérature mystique millénaire qui décrit ces différents états visionnaires de l'âme momentanément ravie, libérée du corps et atteignant cette réalité qui dépasse toutes les imaginations. Après cela, ce bas monde dégénéré par l'homme n'est présentement supportable qu'avec la contemplation de la nature, de la vision de l'ART véritable et des pensées édifiantes des vrais écrivains, qui ne produisent pas les écrits vains des basses littrératures qui plombent le mental de mondes inférieurs en excitant les instincts les plus bas de la bête humaine.

LA VENERATION DE L'OMBRE DU COMMANDEUR TENAILLE CELIBIDACHE :

« Mon Dieu, que je serais heureux si Furtwängler était parmi nous aujourd'hui et montrait au monde ce qu'est un tempo large ! Toute sa vie ils l'ont harcelé : « Des tempi beaucoup trop larges ! « Et qui disait cela ? Ces crétins, qui n'entendent que le tiers de ce qui se passe sur la scène ! Que sait-il de la troisième flute ? Non, pour lui c'est de la maculature. « La grande ligne » - voilà ce qu'il veut. Quels imbéciles impudents ! »

C'est ainsi que s'exprimait Celibidache dans une interview avec Jan Schmidt-Garré, le 15 août 1988, pendant l'académie d'orchestre du Festival du Schleswig-Holstein.

Il fait allusion à l'un des principes de sa compréhension de la musique : le tempo n'a rien à voir avec la vitesse, mais avec la richesse de la multiplicité qui sonne dans le maintenant. Le tempo est la condition à laquelle la conscience perceptive intègre cette multiplicité en une unité. D' où le principe : Plus c'est riche, plus c'est large. Cette richesse dépend de la composition elle-même, mais aussi des propriétés des instruments, des possibilités d'expression des musiciens, et de l'acoustique. Le tempo est donc la résultante de nombreux facteurs, auxquels le chef réagit dans l'écoute - et nullement une vitesse physique, plaquée extérieurement sur le morceau. Le tempo ne se laisse pas fixer par un chiffrage métronomique, mais il n'est pas davantage à la disposition du choix du soi-disant interprète. De cela il résulte également que sur des enregistrements sonores, tous les tempi apparaissent trop lents : même le meilleur microphone ne capte qu'une partie des phénomènes (sons harmoniques, sons combinatoires, etc.), et l'acoustique de la salle qui justifiait le tempo vivant est, de toute façon, totalement mise hors circuit.

C'est pourquoi, selon Celibidache, un disque ne peut jamais transmettre de la musique. Dans le meilleur des cas, c'est un document pour la postérité, mais ce document ne saurait rendre adéquatement la réalité, et encore moins la remplacer. « On peut dire : « voilà comment untel a fait ça à l'époque » - mais qui sait comment cela a vraiment sonné ? »

Cependant, ces « documents » sonores d'une présence stupéfiante, me « remuent » incontestablement, au point que dans ces oeuvres entendues ailleurs, la fadeur s'installe !

A un prix aussi bas, j'y cours, moi qui avais raté le RV de 1999 ! Il n'y en aura peut-être plus avant le Paradis qui s'obtient toujours par une descente aux enfers !

Cette présence sonore habitée est une expérience grandeur nature ! Non, Cosmique...

SUR LA PERCEPTION DU TEMPS :

 Pour dissiper les malentendus sur les lenteurs, il faut savoir que la perception du temps est basée sur le principe de l'interpénétration de la règle des 3 temps :

 - Le temps astronomique que marquent les horloges, basé sur la rotation de la Terre et l'année de 365 jours.

- Le temps de l'horloge biologique de l'être humain, d'où la perception infinie du temps de l'enfance (et qui s'amenuise progressivement avec l'âge par le ralentissement du renouvellement cellulaire).

- Le temps psychologique, perçu par la pensée et le sentiment, la sensation et l'intuition.

Pour CELIBIDACHE, le temps en musique n'existe pas : « La musique ne dure pas, elle n'a rien à faire avec le temps de l'horloge. (...) Le temps musical est soit orienté vers l'avenir, soit vers le passé ».

J'ai souvent eu l'occasion de dire dans des commentaires que la musique était une machine à voyager dans le temps, me faisant ainsi parfois passer pour un farfelu mal venu dès qu'une réflexion n'entre pas dans l'étroitesse de l'entendement ordinaire.

Mais Ici, c'est CELIBADACHE qui le dit ! Car dans la mentalité des non-pensants d'aujourd'hui, si celui qui dit est célèbre, c'est plus important que ce qui est dit.

 

03.09.2018.