L'heure est grave, pour l'avenir du CD autant que pour celui des éditeurs discographiques. C'est à se demander s'ils en ont conscience. Je précise que je laisse ici délibérément de côté tout ce qui a trait au streaming et autres modes de diffusion de la musique classique.

Rappelons nous…

Depuis maintenant une bonne trentaine d'années, le discophile a découvert une nouvelle qualité de publications discographiques, consacrées dans un premier temps à la production d'intégrales des œuvres des plus grands compositeurs[i], puis, marketing aidant, à celle des enregistrements de grands interprètes.

Si au départ cette nouveauté apparaissant sur le marché du disque était heureuse, voire louable, peut-on maintenir cette opinion aujourd'hui ? Ce n'est pas mon avis.

Si il y a vingt ans, la production de CD s'est développée d'une manière considérable vu le peu d'investissement nécessaire, comparé à celui requis pour la production traditionnelle de nos bons vieux microsillons, l'on s'est vite rendu compte que beaucoup restait à faire. Il s'en est suivi un accroissement considérable de productions de disques CD, apportant un enrichissement significatif du catalogue : découverte de compositeurs jusque là ignorés, voire inconnus, processus émanant surtout de nouveaux éditeurs ayant à faire leur trou sur le marché… et interprétés par des artistes ayant aussi besoin de se faire connaître. Je dois dire que tout ceci n'est pas un mal, sauf que c'est le public , peu curieux, qui rechigne à l'acte d'achat… laissant ainsi végéter éditeurs et interprètes.

On a donc vu parallèlement apparaître toute une génération de nouveaux interprètes, tous d'une qualité bien au-delà de celle du bon amateur, issus de nos plus grands établissements de formation, dotés de prix obtenus dans les concours - eux-mêmes toujours plus nombreux -, mais sans justifier pleinement leur réputation, comparée à celle des "indétrônables" -.

Aujourd'hui, où en somme nous ?

A l'évidence, d'abord, une incroyable pléthore d'intégrales qui surgissent à toute occasion : centenaire, cinquantenaire, anniversaire… passons. Souvenons nous seulement de l'intégrale Mozart publiée il y a une dizaine d'années et qui avait largement défrayé la presse… Le but n'étant pas ici de discuter de leurs qualités, mais de comprendre les défauts autant que le danger de ces excès, étant moi-même un gros collectionneur de disques.

Leurs qualités et leurs défauts :

Je commencerai par les derniers qu'il est plus aisé d'aborder que les premières, tant celles-ci sont faibles…

Essentiellement, d'abord, parce que ce sont de fausses intégrales : je prends ici le cas d'un exemple tout récent que m'a fourni la lecture récente de Télérama, (N° 3543 du 9 décembre, page 68) qui nous annonce la sortie de l'intégrale des enregistrements de Karajan, précisant : " réalisés par DG  et Decca ", prouvant par la même que cette intégrale n'a rien d'une intégrale, car qu'a-t'on fait des enregistrements publiés par EMI ???Sous un autre aspect, si l'on se place du seul point de vue de tout critique musical  sérieux, il paraît bien difficile d'affirmer que telle œuvre de l'intégrale domine d'autres versions, sous le seul aspect de la qualité d'interprétation. Certes, on aura le point de vue global de l'interprète face à tel ou tel compositeur, mais sans que ce soit pour autant un gage de qualité…

 Les causes et conséquences de cette avalanche d'intégrales :

 J'en viens ici à l'aspect le plus sérieux de la question.

Comme je l'ai rappelé, nous assistons ces temps-ci et depuis déjà une bonne dizaine d'années à l'apparition sur la scène d'un nombre de plus en plus important de jeunes interprètes, qui sont tous face au problème du développement de leur carrière : d'abord il convient de se rappeler que tout jeune interprète, muni de sa licence de concert, doit encore souvent chercher longtemps avant de trouver le maître convenant parfaitement à son profil ; puis se pose le choix d'une agence de concerts, d'un impresario, d'un éditeur discographique (de plus en plus difficile vu l'importante multiplication de ceux-ci) et le tout, sous la pression des medias, problème auquel ils ont tous été, hélas, mal préparés : ne voit-on pas de plus en plus certains interprètes changer d'éditeurs plus fréquemment ? Sans doute problème relationnel entre ces derniers et leurs interprètes. Ce n'est pas un phénomène nouveau (souvenons nous du grand Ciccolini qui, vers la fin de sa carrière a rompu son contrat d'exclusivité avec EMI pour passer chez Cascavelle…, et, tout dernièrement Nikolai Lugansky changer d'éditeur pour passer chez Harmonia Mundi), mais croissant.

Et pour cause ! Les éditeurs sont tous à la recherche de l'interprète "du futur" : il suffit de voir leur comportement pour passer contrat avec les vainqueurs à l'issue des grands concours ! Ce qui veut clairement dire qu'ils sont en situation de manque.

Dès lors, que leur reste-t'il à faire pour se maintenir dans la course ? Je me garderai d'évoquer tous les mouvements de cession/fusion auxquels on a assisté ces dernières années.

Restons seulement dans l'actualité : ils sont aujourd'hui à court des grands interprètes, hélas disparus et qui les ont fait (si bien) vivre, et ne savent pas encore vraiment qui va durablement percer sur la scène, sachant la position abusive des media, qui prennent, pressent, puis jettent  sans le moindre scrupule.

On n'ose pas encore parier sur Daniil Trifonov, sur Lucas Debargue, pour ne prendre que deux cas récents…

Résultat ? Ils replongent tous dans leur riche fond de catalogue, guettant la moindre occasion pour publier une nouvelle intégrale…

Voilà qui n'enrichit en rien le catalogue, permettant seulement à quelques discophiles nostalgiques (je ne nie pas d'en faire partie, à l'occasion !) de compléter leur discothèque n'ayant pu à l'époque se procurer ces enregistrements.

 



[i][i] Déjà en 1965, j'avais eu la possibilité de me procurer une intégrale des œuvres de Chopin, qui venait de Pologne, grâce à Vlado Perlemuter qui rentrait du Concours Chopin de Varsovie, qu'il présidait si ma mémoire est bonne !