J'en aurai mis du temps, pour en parler. Mais est-ce si facile, à chacun, de parler de son Dieu ?

Encore faut-il qu'ici je nomme le mien : Wilhelm Furtwängler.

Furtwängler naquit en 1886, l'année de la disparition de Liszt, onze ans avant la mort de Johannes Brahms (1897). Il eut toute sa vie une forte affinité pour la musique de Brahms : son grand-père maternel fut en effet l'ami du compositeur.

Mon plus profond regret : ne l'avoir jamais vu diriger de mes yeux. Sans doute une raison de plus pour que j'en aie fait mon Dieu…

Tout gosse, j'avais 4 – 5 ans, mon père écoutait déjà religieusement les vieux 78 tours des symphonies les plus connues de Beethoven, dans les versions du Philharmonique de Berlin, enregistrées sans doute juste avant la guerre…

Vagues souvenirs, mais qui m'auront durablement marqué. Pas beaucoup de documentations à cette époque d'après-guerre, mais c'était sans doute préférable. Pas d'yeux pour lire, simplement des oreilles pour écouter… Et puis, Beethoven. Ce fut dès mon plus jeune âge mon éducation musicale de base. Elle m'a accompagné artistiquement toute ma vie.

Il y a Furtwängler… et les autres. Voilà plus de soixante ans qu'il est disparu, et qu'il ne cesse pourtant pas de dominer le monde musical : Il n'y a pas d'année qui ne nous apporte son lot de gravures, de rééditions, péniblement arrachées aux archives des radios européennes ou extra-européennes. DG vient tout récemment de rééditer une série importante d'enregistrements live de ce chef, dont une importante collection restituée par les autorités soviétiques à la S.F.B., la radio de Berlin Ouest.

Puis vint le microsillon… Sans revenir ici, sur le détail de la discographie beethovénienne des symphonies en particulier, aujourd'hui la discographie des neuf Symphonies de Beethoven est immense : plus de soixante enregistrements de l'intégrale, sans compter les versions isolées ; il n'est pas nécessaire d'épiloguer longuement sur les motivations à vouloir posséder les symphonies de Beethoven par ce chef : il n'y a de critique sérieux qui, à l'écoute des deux ou trois intégrales nouvelles qui paraissent chaque année n'y fasse au moins référence, en dépit du temps passé et de la "plus-value" sonore.

Car Furtwängler donne une vision de Beethoven à la fois la plus fidèle par son respect, sinon du texte, toujours de l'esprit. Et à la fois plus jeune, parce qu'elle rend compte d'un façon parfaitement unique, sous l'inspiration de ce grand chef, de l'énergie et de la force du lion de Bonn en éclatant constamment le cadre "académiquement châtré" (l'expression est de Furtwängler) dans lequel certains chefs l'enferment sous couvert de respect de la lettre, mais, surtout, faute du génie nécessaire.

Son style possède  une dimension expressionniste, presque convulsive tout en contraste : sa fameuse lenteur de tempo voisinait avec des excès de rapidité, la douceur précédait d'extrêmes violences sonores : c'était la guerre, et cette vision des œuvres en était la métaphore. Non pas qu'il s'exaltât de la fureur qui secouait le monde : loin de là. Il en exprimait même le désespoir.

Il me paraît plus utile de rappeler son manque de goût du studio, où ses enregistrements "officiels" ne comptent pas parmi ses plus grandes réussites. Il faut aller rechercher les témoignages de cet art unique dans les bandes radios de ses concerts publics. C'est là, en présence de la foule qu'il se "donnait" véritablement, pétrissant la pâte sonore, fouillant chaque détail, mettant en relief chaque note, envoûtant littéralement l'orchestre qu'il dirigeait et le public.

A lui seul, il représentait ce que peut être, ce que doit être la direction d'orchestre dans ce qu'elle a de plus haut, de plus noble, de plus intransigeant, de plus "transfiguré" : il n'avait qu'à paraître, et la musique ÉTAIT.

Inutile aussi de revenir sur les années d'immédiat après-guerre et son procès de dénazification dont la seule intention m'a toujours profondément révolté.

Il est encore, hélas, des personnes pour continuer le procès de ce romantique dans la tourmente, dont la présence à la tête des Berliner en ces années sombres leur semble une preuve indiscutable des convictions nazies du maestro.

Il n'est pires amnésiques que ceux qui veulent oublier… mais qui tolèrent parfaitement un certain Karajan (son grand rival) qui présenta à Salzbourg une première demande d'adhésion au Parti Nazi, qui n'aboutit pas à cause des restrictions décidées au sein du parti nazi après l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler ; mais il y adhère finalement deux ans plus tard, en mars 1935, notamment dans le but d'obtenir le poste ardemment convoité de chef de l'orchestre symphonique du théâtre d'Aix-la-Chapelle. Cette adhésion fait suite à l'expression répétée de sympathies vis-à-vis de l'extrême droite dans sa jeunesse, et ne peut être réduite à son carriérisme. Inutile que je précise ici mon indifférence, voire opposition à ce chef, autrichien de naissance, qui sut abandonner son pays le temps de la guerre,  pour y revenir en grand patron du Festival de Salzbourg en 1956, et succéder à Karl Böhm en tant que directeur artistique du Wiener Staatsoper…

Comment a-t'on pu prêter à Furtwängler une tendance nazie quand on sait le dévouement, l'acharnement, qu'il a apporté à sauver des musiciens juifs, tant du Philharmonique de Berlin auquel il était lié par contrat, que du Philharmonique de Vienne (sa lettre de 1933 à Goebbels), son refus de diriger l'hymne nazi à Nuremberg en 1934, et sa démission de toute fonction officielle la même année, son refus également de se produire pendant toute la seconde guerre mondiale dans les pays occupés par l'Allemagne hitlérienne. Pour être enfin définitivement blanchi avec la conclusion du tribunal de dénazification en 1945. En fait, si Furtwängler est resté en Allemagne, c'est simplement parce qu'il s'agissait de sa patrie qu'il continuait d'aimer malgré tout. Qu'importe au fond les calomnies persistantes : elles n'ont jamais réussi à faire oublier le génie de cet artiste.

Je ne reviendrai pas davantage sur son style de direction, sa battue si irrégulière, universellement problématique : Furtwängler ne voulait, de toute façon, pas battre la mesure. Il écrivait dans son journal personnel en 1936 : « Faut-il battre la mesure ? La battue détruit le sentiment du flux mélodique».

Il  s'éteint le 30 novembre 1954. J'avais pile 13 ans et 7 jours. Après sa mort, l'écrivain et metteur en scène Ernst Lothar déclara :

« Il était allemand totalement et il l'est resté, en dépit des attaques. C'est pour cela qu'il n'a pas quitté son pays souillé, ce qui par la suite lui a été compté comme une souillure par ceux qui ne le connaissaient pas assez. Il n'est pas resté auprès de Hitler et de Himmler, mais auprès de Beethoven et de Brahms  ».

L'enracinement de l'art de Furtwängler au cœur même de la tradition qui a donné naissance à la musique symphonique explique qu'Alain Pâris ait pu écrire dans l'Encyclopædia Universalis :

 « Dans le monde de la direction d'orchestre, Wilhelm Furtwängler fait figure d'exception : plus d'un siècle après sa naissance, il est le seul chef dont les témoignages sonores n'ont connu aucune éclipse, continuant à susciter l'admiration ou à provoquer la discussion. [...]

Il reste celui dont Fred Goldbeck a dit qu'il était « l 'art de diriger fait homme »

Ainsi, je finis toujours par revenir à Furtwängler, quand je suis lassé des exécutions lisses et économes de tant de chefs d'orchestre... Avec "Furt", je me trouve face à l'art suprême des transitions, des progressions et des développements, un son des cordes immédiatement reconnaissable, et toujours une tension, une énergie, une puissance incroyables.