Etonnant. Surprenant.

J'ai toujours donné la priorité à ce chef et ses solistes pour cette œuvre de Brahms dont je possède 7 versions dans ma discothèque. Chronologiquement, la première que j'ai eue, est précisément la version de Karajan, à la tête des Berliner Philharmoniker, avec pour solistes Gundula Janowitz, et Eberhard Waechter, avec les chœurs des Wiener Singverein.  Publiée par Deutsche Gramophon en 1964 dans ces coffrets promotionnels qui sortaient traditionnellement à l'époque des fêtes de fin d'année, j'avais acheté ce coffret étant étudiant à Paris.

J'avoue que je n'ai jamais été un inconditionnel de ce chef, pour plusieurs raisons :

- d'abord son appartenance dès 1933 au parti nazi, qu'il n'a d'ailleurs obtenue qu'en 1935, notamment dans le but d'obtenir le poste ardemment convoité de chef de l'orchestre symphonique du théâtre d'Aix-la-Chapelle, adhésion qui fait suite à l'expression répétée de sympathies vis-à-vis de l'extrême droite dans sa jeunesse, et ne peut être réduite à son carriérisme, voulant d'abord prendre le pas sur Furtwängler.·

- Par la suite, en 1938, il obtient son premier grand succès à Berlin en dirigeant Tristan et Isolde ; et devient alors un pion utilisé contre Wilhelm Furtwängler dans la guerre culturelle interne qui oppose Joseph Goebbels à Hermann Göring pour le contrôle du monde musical allemand, (Goebbels soutenant l'Orchestre philharmonique de Berlin et Goering l'Opéra national).

- Son culte croissant avec l'arrivée de la haute-fidélité du "son pour le son",

- Enfin, sa façon de diriger, presque constamment les yeux fermés, ne regardant jamais ses musiciens, qui donnent l'impression de jouer comme de véritables automates…

Pour autant, sa version du requiem de Brahms avec les Berliner Philharmoniker m'apparaît d'une dimension exceptionnelle. On sait le talent qu'il avait pour dénicher des jeunes interprètes qui grâce à lui, allaient rapidement devenir des stars internationales : qu'il s'agisse de Sabine Meyer, d'Anne-Sophie Mutter, il nous révèle ici le talent de la soprano Gundula Janowitz, (qui sera consacrée dès 1968 au Festival de Salzbourg) : son interprétation du "Ihr habt nun Traurigkeit" sort de toutes les versions les plus connues, (Barbara Bonney, Elisabeth Grummer, Elisabeth Schwarzkopf, pour ne citer que les plus connues) atteignant ici une dimension extra-terrestre, céleste, solaire, inhumaine au sens noble du mot, constituant incontestablement dans cette version l'apogée de l'œuvre.

Or il en manque une… qui me pose problème dans mon ordre de préférence, car c'est encore Karajan qui la dirige : Barbara Hendricks. Car son interprétation de Hendricks est à ce point calquée sur celle de Janowitz, qu'il est difficile de ne pas croire que c'est Karajan lui-même qui lui a imposé ce style de chant. Et l'enregistrement, réalisé à la Grosser Saal du Musikverein de Vienne, date de mai 1983, autrement dit pratiquement 20 ans plus tard !

Reste une énorme différence.

L'Orchestre : car il s'agit ici des Wiener Philharmoniker, incontestablement plus "brahmsiens" que les Berlinois, tradition oblige ! Alors ma préférence ?  Janowitz quand même, mais avec les Wiener dans l'oreille !



  • · Sur la question de la rivalité de Karajan vis-à-vis de Furtwängler, le lecteur pourra utilement se reporter à l'impressionnant article que Wikipedia consacre à Furtwängler.