Il arrive qu'on rencontre quelqu'un qui nous semble, dès la première minute, avoir toujours fait partie de notre vie. J'ai personnellement vécu cette expérience avec deux chefs d'orchestre : si l'un a ses origines purement européennes, pour l'autre, elle sont, à l'opposé, américaines. De là à trouver le nom de celui que je désigne comme "la star", il n'y a qu'un pas. Chacun aura deviné : Léonard Bernstein.

Quand au second, celui que je nommerai "Le Dieu", je ne vous en révèlerai le nom que plus tard ; mais que les bookmakers ne se méprennent, désolé : ce ne sera pas Karajan, autant vous le dire tout de suite.

Il est regrettable qu'en France, on ne dispose pas d'une bibliographie abondante au sujet de Bernstein, contrairement à celle disponible aux Etats-Unis. Le seul ouvrage qui lui soit consacré chez nous est celui de Renaud Machart, (l'un des rares spécialistes français de la musique américaine), publié chez Acte Sud, - collection Classica – mais dont je dirai qu'il est exagérément orienté sur l'analyse des compositions de Bernstein au détriment de sa carrière de chef d'orchestre et de l'homme-artiste.

Il faut lire le seul ouvrage qui ait été (très bien) traduit de l'américain, disponible en France, de Jonathan Cott : "Dîner avec Lenny", le dernier long entretien avec Leonard Bernstein. Sa lecture à elle seule est un véritable transport de joie ! On y est convié à une promenade entre des réflexions fascinantes sur le langage, sur la mystique du chiffre sept, sur l'effet qu'eut Hitler sur la musique du XXème siècle, et tant d'autres anecdotes diverses, personnelles et cocasses, sa connaissance précise de l'Europe, son savoir détaillé sur une ville comme Gérone en Catalogne !

En fait, je serais de mauvaise foi, si je ne  rappelais la publication, parue et traduite en France, (Robert Laffont) de son ouvrage " La Question sans réponse", qui reprend le texte intégral des six conférences qu'il a données à Harvard, et dont le titre original : "The unanswered question" est une référence au Quatuor de Charles Ives qu'il a transcrit symphoniquement et enregistré avec le Philharmonique de New York.

Léonard Bernstein est unique. Il est le premier maestro américain à diriger le Philharmonique de New York, succédant à Mahler, Stansky, Mengelberg, Toscanini, Barbirolli, Rodzinski, Walter, Stokovski, Mitropoulos, tous "exilés" de la vieille Europe. Il est le premier chef d'orchestre à  avoir enregistré l'intégrale des symphonies de Mahler. Il est le premier maestro depuis Toscanini à être reconnu par le grand public américain, ou du moins par les chauffeurs de taxis… On pense déjà, mais pas encore lui, à Vienne, où le moindre chauffeur de taxi est au courant de ce qui se donne chaque soir à l'Opéra.

Il reçut sa première chance le 25 août 1943, jour de son vingt cinquième anniversaire quand Arthur Rodzinsky, alors  directeur musical du Philharmonique de New York le choisit comme assistant :

"J'ai passé en revue dans mon esprit tous les chefs que je connais, et j'ai fini par demander à Dieu de me dire qui choisir, et Dieu a dit : Prends Bernstein" :

Trois mois plus tard, le voilà aspiré sur la scène pour remplacer l'après-midi à Carnegie Hall en novembre 1943 Bruno Walter grippé, pour un programme radio-diffusé dans toute l'Amérique, avec une symphonie de Mahler ; dès lors la célébrité ne le quittera plus.

Quelle prémonition, vis-à-vis de ce compositeur qui allait devenir son préféré au point de s'identifier à lui !, formé par Fritz Reiner, puis par Serge Koussevitzky, celui-là même qui lui enseigna le sens véritable du "spectacle". Il rencontra aussitôt le succès, et acquit le statut d'enfant prodige, même si ce n'est qu'en 1958 qu'il est désigné Directeur Musical du Philharmonique de New –York.

Bien que la presse l'encensait quasiment tous les jours, cela n'empêcha pas sa mère Jennie de lui adresser une lettre de reproches, le priant de ne pas dévoiler aux journalistes ses vues personnelles, "ce qui eut été de très mauvais goût " et poursuivant par quelques conseils qui ne pouvaient lui faire de mal…

Il n'en fit rien, au point qu'en 1953, il se vit refuser le renouvellement de son passeport par le département d'Etat qui le soupçonnait d'avoir des liens avec des communistes, alors que dans d'autres cercles, il était considéré comme l'un des artistes les plus dignes d'honneurs du XXème siècle.

Chef d'orchestre, pianiste, compositeur, écrivain, éducateur, conférencier, animateur de télé (ses fameux "Young people concerts"), militant pour la paix et les droits de l'homme, il était sa propre "Gesamtkubstwerk", pour reprendre le terme de Wagner décrivant ainsi l'oeuvre d'art totale.

Petit-fils et arrière-petit-fils de rabbins hassidiques, il possédait, selon ses propres termes "un instinct quasi rabbinique pour l'enseignement, l'explication et la verbalisation". Cela suffit largement à justifier, expliquer son incroyable curiosité dans tous les domaines, partant, l'immensité de sa culture, facteur essentiel qui nous explique la dimension de son génie.

Mais revenons à l'homme chef d'orchestre.

Dans chaque aspect de sa vie et de son œuvre il possédait un enthousiasme illimité. Dès ses débuts, il dirigeait avec une flamboyance et un ravissement évidents, tels que des critiques, et non des moindres, l'accusèrent d'être trop exhibitionniste et émotif sur le podium : "Hier soir, Bernstein a fait montre d'un jeu de jambes magnifique. Mais on aimerait qu'il y ait plus de musique et moins d'exaltation ". Les gens sérieux, Harold C Schonberg critique musical en chef du New York Times, ou encore Paul Henry Lang pour le New York Herald Tribune, lui reprochaient "ses bouffonneries, la vulgarité de l'interprétation, de taper des pieds, de martyriser le piano, la façon qu'il avait de voler la vedette à ses solistes…", mais il ne se laissa jamais abattre : "Les critiques m'ont blessé et ravi, dira t'il, elles m'ont ennuyé et mis en fureur, mais surtout pas rendu amer " !

Mais il se voulait avant tout compositeur ; le désir de composer  revient comme un refrain dans sa correspondance privée. Or composer est un travail solitaire. Et Bernstein détestait la solitude : il avait tout le temps besoin d'avoir des gens autour de lui ; une seule journée passée seul suffisait à le déprimer. De sorte que ce besoin d'être entouré le ramenait toujours à son pupitre de chef. Pour autant ce sentiment que ses obligations de chef l'éloignaient de la composition le poussait au désir de revisiter le répertoire. Eternel paradoxe…

Ainsi, en avril 1972, il se trouve à Vienne pour enregistrer Mahler. Et il écrit à sa secrétaire Helen Coates : "Je n'ai vraiment pas envie de diriger, ces jours-ci : je préfèrerais être tranquillement en train de composer. Mais ça va aller – la beauté de la musique est une compensation".

Une semaine plus tard, (le 21 avril) il déclare à sa Sœur Shirley : "Je veux écrire de la musique, j'ai eu ma dose de Vienne, je crois que j'ai eu ma dose de concerts".

Pourtant, ce besoin de monde autour de lui s'avérait encore plus lorsqu'il était sur le podium : il suffit pour s'en convaincre d'écouter l'un de ses enregistrements consacrés aux ouvertures de Beethoven. Ici, la preuve est flagrante : Ouverture Léonore N° 3. Dans un premier temps, enregistrement en studio, seul avec l'Orchestre Philharmonique de New York. Ensuite, même ouverture, même orchestre, mais en public… Confondant !!!

Parlant de musique, dans ses analyses, il évite d'aborder le rôle de la tonalité : il sait que son public est composé d'amateurs, et non d'élèves musiciens. Dans leur style et dans leur présentation ses conférences révèlent grandement le remarquable, l'incomparable éducateur qu'il est devenu pour d'innombrables auditeurs.

Mais il aimait aussi choquer, notamment en privé : à Jonathan Cott précisément qui lui demande ce qu'il pense de la musique rock d'aujourd'hui :

"Aux chiottes ! Pour la plus grande partie, elle m'a beaucoup déçu – si on le dit en français, ou en allemand : enttäuscht, c'est plus fort que le disappointed anglais". Et de reconnaître aussitôt que dans les années soixante-dix, les Beatles étaient les meilleurs auteurs compositeurs depuis Gershwin…

Chef d'orchestre réputé pour son énergie fulgurante tant aux répétitions qu'aux concerts, il a dirigé les plus grandes formations de ce monde : outre le Philharmonique de New York, il a dirigé très fréquemment l'Orchestre philharmonique d'Israël : c'est sans soute avec cette formation que Bernstein a nourri les liens les plus forts : il était profondément dévoué à ces musiciens qu'il avait dirigés pendant les raids aériens de la guerre d'Indépendance de 1948, et revenait vers eux aussi souvent que possible.

Autres orchestres bien-aimés de Bernstein : l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam, l'Orchestre symphonique de la radio bavaroise et l'Orchestre national de France, et surtout, sur le tard, l'Orchestre Philharmonique de Vienne. Je reviendrai plus loin sur cette période si importante dans sa carrière.

Avec l'Orchestre de la Radio Bavaroise, il réalisera dans les années 1980 l'un de ses plus vieux rêves : enregistrer Le Tristan et Isolde de Wagner, partition dont il rêvait depuis plus de 35 ans, et dont il avait savamment parlé dans sa "Question sans réponse", démontrant que Wagner  n'était là qu'un pâle imitateur de Berlioz… Il enregistra ainsi sa vision ardente et communicative de l'œuvre, ému que le grand Karl Böhm vienne secrètement assister à une répétition de premier acte, au début de 1981.

Énorme paradoxe quand on sait comment il se considérait : dans sa lettre à Karl Böhm, du 13 août 1981, (que Böhm ne lut jamais, décédant le lendemain à Salzbourg), il lui déclare : "Après tout, vous êtes né sur les genoux de Mozart, Wagner et Strauss, et régnez légitimement sur leurs territoires; alors que je suis né sur les genoux de Gershwin et Copland et n'ai, pour ainsi dire, qu'un titre de fils adoptif au royaume de la musique européenne".

Chose curieuse, il n'eut qu'une seule collaboration avec l'Orchestre philharmonique de Berlin, dont témoigne l'enregistrement live de la 9e symphonie de Mahler en 1979. Étonnant  : ne lui avait on pas demandé de prendre la place de Karajan à la tête du Berliner Symphoniiker après sa mort ? Et Bernstein de répondre : "Karajan, sur son lit de mort, m'a supplié à trois reprises : "Lenny, ils te veulent, ils ont besoin de toi, ils t'aiment, tu es le seul".

Karajan rêvait-il ? délirait-il ? Nul ne sait. Le fait est que dans leur indépendance de décision, les Berliner ne l'ont pas retenu. De là à penser que sa position à Vienne les gênait un peu… Et puis, Karajan qui avait avant tout l'amour du son, n'a peut-être pas su convaincre Lenny, qui était opposé à la question du son d'un orchestre quel qu'il soit : il avait d'ailleurs fait un "Young People Concert"  qui était intitulé "le son d'un orchestre", et dans lequel il affirmait que tout orchestre devait d'abord jouer et rendre le son du compositeur !

En Grande-Bretagne, il ne collabora qu'une seule fois avec le BBC Symphony Orchestra, en 1982. Au début de sa carrière, il enregistra en 1946 le Concerto en sol de Ravel avec le tout nouveau Philharmonia Orchestra ; mais c'est essentiellement avec le London Symphony Orchestra qu'il se produisit sur le sol britannique.

En France, il était très attaché à l'Orchestre National de France, et nombreux sont les témoignages, aisément retrouvables dans les archives de l'Orchestre ou du Théâtre des Champs-Elysées, de ses musiciens souvent retraités aujourd'hui, pour nous dire à quel point ils étaient subjugués dès qu'il accédait au pupitre, et nous rappeler l'admiration voire l'affection qu'ils avaient tous pour Lenny.

Vienne : le premier contact avec les Philharmoniker, remonte à 1948 ; il n'avait pas été bon, et Bernstein était en quelque sorte assez dépaysé par cette ville, convaincu que "seuls les Viennois sont capables de quoi que ce soit, et que tous les Américains sont idiots". Il n'y retournera donc qu'en 1966, pour enregistrer cette fois, entre autres Mahler. Mais cela n'alla pas sans difficultés : Solti, qui à cette date connaissait déjà très bien Vienne, se vit confier que Bernstein était troublé par l'antisémitisme au sein de l'orchestre, et, plus particulièrement, par le passé de son Président, le trompettiste Helmut Wobisch, qui avait été membre de la SS.

Revenu donc à Vienne en 1966, l'un de ses premiers grands projets était une série de concerts avec la Philharmonie. Ces concerts devaient être filmés, étalés de 1971 à 1976. (Nous avons la chance de disposer de ces enregistrements, tous réalisés par Humphry Burton pour le compte d'Unitel, filiale de la Deustche Gramophon). Mais là, Bernstein se rend compte (lettre à Helen Coates) que "La Philharmonie de Vienne ne connaît tout simplement pas Mahler, il faut donc repartir de zéro". Un comble ! n'oublions pas que dans les années 1900-1907 Mahler en avait été le chef, et y avait créé plusieurs de ses propres symphonies.

Mais son travail fut tel que lorsqu'en 1987, lors d'une tournée triomphale en Europe, l'orchestre connaissait son Mahler sur le bout des doigts, grâce au travail effectué par Bernstein au cours des dix dernières années. Et il est à une époque de sa carrière où il adopte un style musical plus grandiose, moins essentiel, qui confirme une furtwänglerisation rampante d'un clacissisme épuré.

Il s'est trouvé à une époque où la télévision envahissait la planète, le 33 tours et la stéréophonie transformaient l'industrie du disque, et où, en Amérique, la musique classique avait le vent en poupe.

Personne n'était plus à même de mener cette révolution.