Mahler disait : « Mon temps viendra. » Il est venu. Il a eu la prescience du monde moderne. Le tragique de sa musique annonce les drames du XXème siècle et illustre ces grands conflits planétaires qu’il n’a pas connus. Il savait qu’un nouveau monde advenait et l’a traduit en musique.

Je tire cet extrait d'un interview de Valery Gergiev, publié récemment dans Qobuz, et qui m'interroge à l'heure où je suis en train de distiller la magistrale biographie de de La Grange.

Je suis, à l'écoute de sa musique, de plus en plus convaincu de cet aspect de Mahler, tel qu'énoncé par Gergiev. Il  n'est d'ailleurs pas le seul à s'exprmier ainsi : Bernstein, qui fut l'un des premiers défenseurs de la musique de Mahler, a dit, à peu près la même chose (mais je ne parviens pas à en retrouver l'origine et les termes exacts), en teneur : " annonciateur des grandes catstrophes à venir ".
Gergiev poursuit : " Je crois que Mahler a voulu exprimer sa peur. Il avait senti que des forces obscures, contre lesquelles le monde devrait se battre, étaient là, en sommeil. ...Avec sa musique, Mahler défendait un amour de la vie et de la beauté qui allait être piétiné par la barbarie des totalitarismes au XXeme siècle ".

La découverte de la musique de Mahler est un phénomène encore récent. Il y a encore trente ans, les rares interprètes dévoués à sa cause, comme Leonard Bernstein, devaient convaincre tout le monde pour le jouer. (y compris les musiciens du Wiener Philharmoniker, alors que leurs prédécesseurs avaient eux mêmes joué sa propre musique, sous sa direction !). 
Si Mahler avait sa place dans l’Histoire comme directeur de l’Opéra de Vienne  Gustav_MAHLER___son_bureau_au_Staatsoper et comme chef d’orchestre des Wiener Phliharmoniker, ses symphonies étaient à l'époque encore considérées comme du travail de dilettante.

" Mon temps viendra ". La parole la plus connue et la plus citée de Mahler.
Je n'aime pas cette façon que l'on a de la reproduire : encore faut-il la re-situer dans son contexte exact. Ce que permet la lecture de de La Grange. (je parle ici de l'ouvrage en trois tomes, et non du condensé publié chez le même éditeur il y a peu, avec son accord, mais tellement moins détaillé).
Aussi je tiens à préciser, pour ceux qui me liront mais l'ignoreraient, les circonstances exactes de cette phrase, (à partir de l'ouvrage cité) en précisant d'abord qu'il ne s'agit point d'une phrase parlée du compositeur, mais de l'un de ses écrits, en l'occurrence une lettre à Alma (ils n'étaient pas encore mariés, tout juste fiancés) :
" ...Un jour, le temps viendra où les hommes sépareront le bon grain de l'ivraie et mon temps viendra, lorsque le sien sera révolu… "
(De La Grange, Tome 2,  " l'Age d'or de Vienne ", chapître 36, page 223)

Mahler parlait de Richard Strauss dans une lettre écrite à Alma, quelques jours après une querelle verbale assez crue que Strauss avait eue avec sa propre épouse à l'issue de la première de son opéra  Feuersnot, et dont Mahler, directeur de la Hofoper, avait été le témoin…

Pour l'heure, à voir comment les opéras de Strauss sont fréquemment donnés, son temps n'est pas encore révolu, (le sera-t'il un jour ? ce serait regrettable !) mais la pléthore d'enregistrements de l'œuvre de Mahler semble bien montrer que son temps est effectivement venu.